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Alain Brevet
Le 21 octobre 2018
Médiation sociale : impartialité du médiateur et  linguistique

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Médiation sociale : impartialité du médiateur et  linguistique

Parler, c'est non seulement exposer des idées, mais c'est aussi s'exposer à une évaluation sociale. En fonction de son univers social, familial, professionnel, une personne peut se trouver dans l'ignorance totale de règles et codes d’un autre univers social. Elle est alors en position d'infériorité face à un individu initié et qui bénéficie de l'avantage de déployer sa compétence linguistique ou à l'inverse sa capacité de censure en fonction du contexte auquel il s'adresse et du bénéfice qu'il compte en tirer. Par sa compétence linguistique, le médiateur est possesseur d'un pouvoir. Il n'en abuse pas, mais il s'agit d'une de ces compétences indispensables qu'il a le devoir de mettre à disposition des médiés en fonction de leurs propres compétences linguistiques. Cette problématique est également connue dans de nombreux autres métiers : thérapeutes, enseignants, avocats… Mais le rôle du médiateur peut devenir singulier. Parfois le déséquilibre du capital linguistique devient un axe de travail très important.

Toute communication qui se veut efficace suppose que la conformité de l'expression réponde aux attentes normatives d'un groupe pour emporter un assentiment de véracité. Pour l'interlocuteur ce qui est bien dit a des chances d'être vrai et celui qui l'énonce si bien paraît connaître son affaire...Le médiateur peut-il rester neutre, c'est à dire dans la non intervention, lorsqu'il observe une discordance, flagrante ou insidieuse, des compétences linguistiques entre deux médiés ? Ou bien son impartialité consiste-t-elle justement à intervenir, parfois à plusieurs reprises, afin de rééquilibrer le rapport de communication ? Un accord « gagnant-gagnant » peut être élaboré, mais un médié peut-il être plus gagnant que l'autre en fonction de sa compétence linguistique, c'est à dire de sa capacité à dérouler chaque terme de l'accord dans des registres différents ?

Éléments de linguistique

Essayons de répondre par des travaux de linguistique sur la société française contemporaine. En linguistique on distingue le "lexique", qui est la liste immense des mots de la langue que personne ne maîtrise totalement, et le vocabulaire, dont on se sert, variant selon les individus, et évoluant au cours d’une vie. Si la majorité des Français peut compter sur un lexique de 5 000 mots, 10% n'en maîtrisent que quelques centaines. Une lacune paralysante pour la plupart des tâches courantes car nous ne sommes jamais confrontés à des mots, mais à des textes, des discours, des échanges, des œuvres. De plus de ce qu’on pourrait appeler la langue « commune », usuelle, et qui reste nécessaire, il existe de plus en plus de termes spécialisés partout. Nos vocabulaires sont plus étendus qu’avant, plus diversifiés. On change de vocabulaire quand on change de filière professionnelle, on parle de jargon. Il en est de même dans les loisirs, le sport, le commerce. Les progrès scientifiques ouvrent la porte à de nombreux néologismes, tout devient compliqué. Sans oublier les « novlangues », les « éléments de langage » (ne dites pas… dites plutôt… ) qui demandent un décodage d'initié, à lire entre les lignes, écouter entre les mots.

Il y a une loi simple en linguistique : moins on a de mots à sa disposition, plus on les utilise et plus ils perdent en précision. Quand certains jeunes de banlieue ne maîtrisent que 800 mots, alors que les autres enfants français en possèdent plus de 2 500, il y a un déséquilibre énorme. Alain Bentolila, professeur de linguistique à l'université Paris-V, et auteur, entre autres, de Parle à ceux que tu n'aimes pas, Le défi de Babel, soutient que les jeunes des banlieues souffrent massivement d'un« déficit linguistique »,manifesté par un« vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases »(Le Monde du 20/12/2007).Selon lui, les causes de cette carence résident dans le fait que ces jeunes vivent en bandes, en vase clos dans des quartiers ghettos, partageant les mêmes goûts, les mêmes intérêts et le même désintérêt pour le reste du monde. Ainsi réduits à une« communication de proximité »,ils n'auraient presque rien à se dire, car tout entre eux serait déjà connu. « Deux ou trois mots, juxtaposés sans ordre et à peine articulés, suffiraient alors dans la plupart des cas à évoquer dans l'esprit de l'interlocuteur une information trop prévisible. »

En bref, n'ayant à s'adresser qu'à des individus qui vivent comme eux, qui ont les mêmes soucis et la même absence de perspectives sociales, tout « va sans dire ». La ghettoïsation sociale induit un tel degré de proximité et de connivence que la réduction des moyens linguistiques utilisés apparaît comme une juste adaptation du poids des mots au choc amorti de photos mille fois vues. Les mécanismes qui conduisent à ce rétrécissement sont ceux d'une économie linguistique. Il s'agit bien d'ajuster ses dépenses linguistiques aux exigences d'une situation spécifique de communication. Et plus on connaît quelqu'un, plus on a de choses en commun avec lui et moins on aura besoin des mots pour communiquer ensemble.

Ici, les mots qu'ils utilisent sont toujours porteurs d'un sens exagérément élargi et par conséquent d'une information d'autant plus imprécise. Certains mots sont devenus « une sorte de baudruche sémantique gonflée à l'extrême, ballottée à tous vents, prêt à tous les compromis contextuels. »Les mots «cool», «grave», «niqué»... souffrent de cette anémie. On est « grave » lorsque l'on est génial, stupide, léger, lourd, audacieux, peureux, conformiste, anti conformiste…Le manque de mots appauvrit les relations humaines, c'est un emprisonnement mental. La ghettoïsation sociale engendre aussi une insécurité linguistique, ce qui a pour effet l'isolement accru des cités et favorise un communautarisme croissant.

Prenons deux exemples concrets et récents.

Discrimination, victimisation

Depuis 6 mois, dans le cadre d'un dispositif d’accompagnement vers l'emploi, j'interviens auprès de jeunes de 16 à 25 ans habitant des communes très défavorisées de Seine Saint Denis.

Lors d'une intervention sur les discriminations, je constate immédiatement que ce mot n'a pas de signification précise et n'est jamais utilisé : un mot « compliqué » n'est qu'un synonyme exact d'un mot plus simple. La discrimination, c'est le racisme : c'est tout. Appréhender alors toute la complexité d'une discrimination à l'emploi, de genre, de conviction, d'origine devient difficile. Chaque expérience personnelle de discrimination est automatiquement affiliée à un racisme global. Et comme ils en ont tous vécu plus d'une, chaque discrimination est perçue dans son expérience sensible comme une manifestation massive, outrancière et écœurante de racisme. Faute d'horizons permettant la comparaison ou d'horizons méconnus et idéalisés, généralement le pays d'origine des parents ou grands-parents, leur expérience personnelle confirme ce qui est déjà complètement avéré à leurs yeux : la France est un pays très raciste, voire, le plus raciste. et ils en sont les premières victimes. Tous les services publics gratuits et les prestations sociales ne sont que le strict minimum de compensations hypocrites qui ne servent qu'à se dédouaner à bon compte des outrages et humiliations passés et présents que notre pays inflige aux plus faibles. Lorsqu'ils, ou leurs proches, perçoivent une aide ou une allocation, ils ne sont pas allocataires, assistés mais indemnisés d'une maigre obole compensant, sans réparer, les humiliations de l'exclusion qu'ils subissent; eux, leurs proches, les palestiniens et tous les opprimés de la terre.

Cette conviction est profonde et sincère. Elle n'est pas plus vraie ou fausse que la pensée magique des bienfaits du libéralisme dont nous sommes abreuvés, seulement cette rationalité n'est pas issue de l'appropriation assumée de concepts politiques. Elle est le résultat de l'impact sensible du vécu et jamais verbalisé faute de langage. Cette vision du monde est une prison mentale ou chaque individu, groupe, évènement, phénomène social est catégorisé de manière binaire : ici raciste/pas raciste. C'est en tenant compte de cette réalité que je peux intervenir : pour modéliser une pensée plus complexe, je prends des chemins abordables, notamment par des discussions après le visionnage d'un film (sur ce sujet : Mississipi Burning).

La Grèce antique

Lors d'une autre expérience auprès d'un public à faible bagage linguistique, j'avais invité une amie philosophe à discuter de l'esclavage et du racisme. Thèmes très prégnants et toujours associés chez ce public. Après plus d'une heure d'échanges, une femme demande « Mais la Grèce antique, c'est où ? ». Mon amie avait en effet évoqué cette période tout au long de la discussion pour présenter la conception de l'homme chez les grecs dont nous avons en partie hérité. Elle s'aperçut alors rapidement que pour le groupe, depuis une heure, elle parlait d'une région contemporaine du monde, orthographié en un seul mot. Lorsque qu'elle précise qu'elle parle de la Grèce, pays qui évoque vaguement des vacances, situé en Europe, et il y a 2500 ans, c'est à dire presque plus proche du Big Bang que de nous, elle fait face à la stupéfaction générale. Le poids de la référence est nul. Après quelques taquineries malicieuses du groupe, elle constate à son grand dépit qu'il est tout aussi saugrenu de parler de l'esclavage à l'époque de Socrate que d'en parler à l'époque des cow-boys, des ninjas ou des vendanges. Que ce soit en Grèce, en Amazonie ou en Sibérie, peu importe, nous sommes en France. Nous avons alors regardé un film, l'épisode 1 de la série Rome. Il y a de belles bagarres, mais surtout, les esclaves sont germains. Stupéfaction. Nous avons finalement réussi à désolidariser l'esclavage du racisme par la discussion après le visionnage d'un film, c'est à dire d'un outil pédagogique qui supporte une attention supérieure à 20 minutes.

Le langage : outil de base du médiateur

Le langage est l'outil de base du médiateur et la langue est ce qui construit notre pensée, notre conscience, notre rapport à l'autre. Celui qui ne la maîtrise pas suffisamment, se met en position d'exclusion sociale. C'est le principal problème des ghettos urbains, qui développent un langage simplifié, insuffisant pour exprimer une pensée complexe et même pour pouvoir expliquer ses actes, décrire un argumentaire. La langue française s'incarne aujourd'hui dans le langage d'hommes et de femmes dont les pouvoirs linguistiques respectifs sont devenus tellement inégaux que la notion même d'intelligence collective risque de se trouver gravement mise en cause. Les différents registres du langage ne s'additionnent que pour ceux qui, les possédant tous, en jouent en virtuoses souvent à leur unique avantage ; pour beaucoup, ils séparent, cantonnent, opposent, excluent.

En effet, pour pouvoir communiquer, c’est-à-dire échanger du sens en ayant l’air de s’entendre, il faut copartager des connaissances et des jugements de valeur sur le monde. Copartager ne veut pas dire nécessairement que l’on adhère à ces jugements mais qu’on en a connaissance, que l’on sait qu’ils existent.

Cet ensemble de connaissances et de jugements fonctionnent comme une sorte de médiation sociale externe, c’est-à-dire ce qui permet aux individus de se reconnaître comme appartenant à un groupe avec lequel ils tiennent des références symboliques en partage. Ainsi, parler, ce serait toujours parler sous couvert de références implicites, d’imaginaires qui font office de norme sociale, au nom desquels les énoncés prennent leur valeur sémantique. Si la Grèce antique s'écrit en un seul mot pour un interlocuteur, vous ne parlez pas le même langage. Vous pouvez faire de la médiation mais culturelle.

La première mission des médiateurs consiste à promouvoir la qualité de la communication entre les deux partenaires de la médiation. Il leur est demandé, d’intervenir au niveau d’une interaction relationnelle entre des individus. La médiation est un modèle de communication sociale qui n'est pas seulement de transmission d’intention, mais de production de sens et d’interprétation dans des situations d’intercompréhension sociale (Le rapport Borloo sur les banlieues donnait une part belle à la médiation pour recréer un ciment social aujourd'hui complètement effrité. Ce rapport fut évacué sans ménagement pour la promotion de solutions plus « individuelles ». Dommage).

L'impartial choisit, le neutre s'abstient

Le médiateur doit donc parfois évaluer préalablement les compétences linguistiques des médiés afin d'éviter des malentendus, les incompréhensions d'un ou des médiés, d'apprécier la crédibilité de son argumentation, ses références, ses exemples ; car le vocabulaire est un enjeu démocratique : la réflexion personnelle, le développement de la critique, l'autonomie de pensée, les progrès de la conscience, tout ça passe par le langage. Sans imposer un laborieux exercice de remédiation cognitive pour un médié au faible bagage linguistique, le médiateur doit s'assurer du déploiement d'un langage commun, déceler les censures, les éléments de langage, les mots valises et intervenir, préciser et contextualiser l'opportunité d'une référence fournie par un médié. C'est là qu'il convoque son impartialité.

Contrairement à ce qu’indique l’étymologie du mot, être impartial n’est pas ne pas prendre parti. C'est agir sans favoriser l'un aux dépens de l'autre, en exprimant aucun parti-pris, et lorsque l’on prend parti, le faire sans préférence personnelle.

L’impartial choisit, le neutre s’abstient de le faire. On dit par exemple d'un jugement qu'il est impartial, mais dire qu'un jugement serait neutre n'a pas de sens.

L’impartialité du médiateur, contrairement à sa neutralité, implique donc une décision, celle d'intervenir pour rétablir les conditions d'un langage commun, une garantie de base de sa neutralité dans la décision finale des médiés. En faisant un choix et en prenant une décision, le médiateur élimine, proscrit, trie, sélectionne, épure....

N'oublions pas que son but est de faire accéder les parties à un niveau de communication qui soit le plus empathique possible. Mission impossible sans langage commun. Le médiateur est au delà de la simple facilitation, il est une sorte de passeur. Il fait passer des messages qui, sans lui, ne passeraient pas. Il instaure un niveau de communication qui n’existerait pas sans lui.

Conclusion

Refuser l’idée d’une influence du médiateur au nom de l'impartialité serait comme refuser d’infléchir le cours du dialogue. Le médiateur mobilise l'impartialité pour désigner le traitement équitable des deux parties.

Ainsi, l'impartialité structure la démarche qui contribue à mettre les parties en équivalence face à l'objet de la dispute par la recherche d'un langage compris par tous comme plus petit dénominateur commun. L'épuisement de la controverse, que le médiateur est amené à opérer en contrôlant l'échange entre les médiés sans prendre le parti de l'un ou l'autre, se fonde sur l'équivalence relationnelle, propre à favoriser l'émergence d'un consensus.

La véritable compétence du médiateur est de prendre une position impartiale sans risquer de se délégitimer aux yeux de la partie adverse et de recréer la situation frontale qui avait rendu son intervention nécessaire. Les interventions qui influencent le cours de la médiation sont non seulement bienvenues mais même parfois incontournables.

En complément, nous vous rappelons l'important article de Thierry Dudreuilh en 2003 : 'Maitrise de la langue et éducation à la citoyenneté'.

Documents
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